La
Cité D’Ys
(II)
Non
loin de la ville
Tous
les jours
Sur
le bord de la grève
Il
y avait un jeune garçon qui venait s’asseoir.
Il
avait les cheveux rouges comme le soleil quand il se couche—
Et
il passait pour un idiot
Sans
doute parce qu’il n’y avait rien qu’il aimait autant
Que
de lancer des galets sur la crête des vagues.
Il
aimait les voir courir.
Il
aimait les voir voler, commes des oiseaux rapides au ras de l’eau.
On
l’avait appelé l’Idiot aux cheveux rouges, ou tout simplement: le Rouge.
Et
ce matin-là, il venait à peine de lancer un galet sur la mer que derrière il
avait vu
sortir
de l’eau un poisson et sans hésiter
le
Rouge avait bondi après le poisson, il l’avait
attrapé
au vol, il le tenait
dans
le creux de sa main
lorsqu’il
avait entendu le poisson qui lui parlait dans sa tête,
et
qui disait:
“Idiot
aux cheveux rouges, laisse-moi la vie sauve, et je ferai de toi le frère des
poisons.
Laisse-moi
la vie sauve,
Et
je ferai de toi le frère de ceux qui vont dans les profondeurs de la mer.
Laisse-moi
la vie sauve.”
Et
le Rouge,
Sans
réfléchir comme font toujours les idiots,
Avait
ouvert la main, le poisson avait sauté dans l’eau, il avait disparu
Entre
les rochers sous les algues. Et à cet
instant, l’idiot avait senti monter en lui
La
force de ceux qui vont dans les profondeurs des eaux,
Et
il était parti à grands pas le long du rivage, en direction de la ville d’Ys
qu’il apercevait là-bas
au loin,
La
ville la plus riche et la plus puissante de tout le pays.
Dans
le port
Il
y avait des bateaux qui venaient de toutes les mers du monde connues.
On
y rencontrait des hommes avec le visage
Clair
comme le jour quand il se lève et d’autres
A
la face plus sombre que la nuit. On y
achetait, on y changeait, on y vendait
De
l’or, de l’argent, de l’ambre, du cuir, des céréales,
On
y parlait toutes les langues.
On
y adorait tous les dieux: les anciens dieux des cercles de pierre,
Le
Dieu nouveau, le Dieu de Gwénolé, celui qui marche sur l’eau,
Et
puis des dieux plus anciens encore, venus de l’autre coté de la mer et de la
mémoire.
Et
c’est sur cette ville que régnait le roi Gradlon et sa fille Dahut.
Et
devant la ville,
Il
y avait un arbre.
Ceux
qui savent disaient que cet arbre
C’était
l’Arbre du Monde lui-même.
Il
plongeait ses racines dans les profondeurs de la mer et de la terre.
Ils
disaient
que
celui qui pénétrait à l’intérieur de l’arbre
Entrait
dans un royaume de ténèbres
qui
était celui de la mort; et derrière, s’il en réchappait,
Il
y avait un pays de lumière, où le soleil ne se lève jamais ni ne se couche
jamais.
Bien
peu d’hommes
avaient
osé entreprendre ce voyage
Encore
moins en étaient revenus vivants
Et
aucun de ceux-là
Jamais
n’avait raconté ce qu’il avait vu là-bas.
Cet
arbre, c’était l’Arbre du Monde, et quand le Rouge avait été devant
--comme
sa mere lui avait demandé de ramener du bois à la maison pour faire du feu dans
la
cheminée—
le
Rouge avait levé la main et il a dit: “Par la force de mon poisson
que
cet arbre vienne jusqu’à moi”
et
on a vu
une
chose hors du sens: on a vu
l’Arbre
du Monde lui-même
s’arracher
aux profondeurs de la mer et de la terre; on a vu
ses
racines sortir comme des serpends noueux.
Il
s’est élevé dans l’air, c’est couché sur le coté comme un homme qui tombe pour
mourir.
Quand
il s’est arête devant l’idiot
Le
Rouge a sauté sur le dos de l’arbre comme sur le dos d’un cheval
Et
l’arbre s’est mis à avancer dans la direction de la ville d’Ys.
L’ombre
qu’il portait sous lui était si noire et si épaisse
Que
les gens ont cru que la nuit était tombée en plein jour. Ils sont sortis par les rues de la ville,
Et
ils se sont mis à crier:
Mais
le Rouge sur son arbre n’entendait rien.
Le
Rouge riait, et son rire roulait sur la ville
Jusqu’aux
terrasses du palais du roi
Où
Gradlon et sa fille Dahut l’attendaient.
Quand
ils ont été
Face
à face
La
princesse s’est mise à rire.
“Quel
beau cavalier tu fais, l’Idiot aux cheveux rouges!
Tu
te crois sans doute sur le dos d’un cheval?”
Le
Rouge a regardé la princesse,
Il
a levé la main,
Et
il a dit, “Tu tu moques de moi, Dahut.
Mais bientôt,
Par
la force de mon poisson,
Un
enfant viendra, dans ton ventre—“
Et
l’arbre s’est envolé,
Comme
un oiseau qui s’élève dans l’air, d’un coup d’aile,
Comme
une feuille emportée par le vent, avec
le
Rouge sur son dos, et en dessous
L’ombre
noire et épaisse, loin de la ville.
Des
jours et des semaines ont passé
Et
dans la ville d’Ys
Le
ventre de Dané devient gros
Sans
que personne
--Ni
Dahut elle-même—
n’y
comprenne rien.
Gwénolé
--Gwénolé
l’homme du Dieu d’amour—
n’arrête
pas de lancer la malediction sur cet enfant du péché,
et
dans le cœur du roi Gradlon
il
n’y a qu’une seule question:
Qui?
Qui
est le père de l’enfant
que
sa fille porte dans son ventre, sa fille bien-aimée qui n’a jamais connu d’autre
homme que
lui?
Qui?
Alors
un matin où tout le monde dort dans la ville,
Le
roi a sauté sur son cheval et il s’est enfoncé dans la forêt qui recouvre tout
le pays et là
Au
milieu d’une clairière il y a un vieux druide.
Ils
se connaissaient bien.
Le
roi Gradlon a reçu son enseignement quand il était enfant
Et
depuis
Il
l’a oublié pour celui de Gwenolé.
Quand
ils sont face à face
Le
roi salue le vieil homme, et lui dit:
“Tu
connais bien les secrets du monde. Tu sais
le souffle
du vent
et
les paroles de la terre.
Tu
vis au milieu
Des
arbres et des animaux—et le silence est ton compagnon.
Alors
dis-moi
Quel
est le père de l’enfant que ma fille porte dans son ventre?”
Le
vieil homme est resté un long moment silencieux
Et
puis a souri.
“Si
tu veux savoir,
vraiment
savoir,
Et
le savoir, roi Gradlon, et bien souvent cruel,
Alors…
accroche ta couronne
à
ces trois fils,
au
milieu de la grande place de la ville,
et
que tous les homes
--tous,
tu m’entends, sans exception—
passent
sous cette couronne. Elle tombera
sur
la tête du père de l’enfant.”
C’est
ainsi
Que
quelque jours de là,
A
la nouvelle lune,
Debout
au milieu de la grande place de la ville
Le
roi Gradlon et Dahut regardaient s’avancer une file d’hommes,
Ils
étaient tous venus—
Les
riches, et les vieux
Les
jeunes et les pauvres
Les
marins, et les marchands
Les
paysans et les guerriers—tous.
Mais
la couronne restait toujours accrochée à ses trois fils au milieu de la place
jusqu’au moment,
Vers
la fin de la journée
Le
Rouge qui s’en revenait de la plage
Où
il avait lancé des galets sur la mer
A
voulu traverser la grande place de la ville pour rentrer chez lui.
Un
garde l’a empêché de passer.
Et
c’est le roi Gradlon lui-même
Qui
a ordonné qu’on le laisse s’avancer
Au
milieu des rires et des moqueries.
Mais
quand il a été sous la couronne
La
couronne lui est tombé sur la tête.
Un
murmure a parcouru l’assemblée:
“Le
Rouge est le père de l’enfant?
Le
Rouge est l’amant de la princesse?”
Et
dans le cœur du roi Gradlon
Il
n’y a que colère
Humiliation
jalousie et souffrance:
Sa
fille bien-aimée,
Sa
fille qui n’a jamais connu d’autre homme que lui,
Et
l’Idiot aux cheveux rouges?
Alors
il ordonne
Qu’on
accroche de nouveau Sa couronne
Aux
trois fils. Et dans un silence de mort
--Tous
les souffles suspendus dans toutes les poitrines—
Le
Rouge s’avance,
Et
quand il est sous la couronne
La
couronne lui tombe sur la tête pour la deuxième fois. Alors
Une
clameur monte dans la ville,
Car
le Rouge est bien le père de l’enfant.
Le Rouge est l’amant de la princesse
Et
un jour
Le
Rouge
Sera
le maître de la ville.
Travail
à faire: