La
Cité d’Ys (III)
C’est ainsi
Que Dahut, le Rouge et l’enfant
Ont vécu dans le palais du roi Gradlon
Auprès du roi. Et Gwénolé
n’arrête pas de lancer sa malédiction
sur cette ville maudite,
cette ville riche et insolente,
qui se livre à la luxure et à la débauche—cette ville qui adore les faux dieux.
Et c’est Dahut, la propre fille du roi, qui donne l’exemple, Dahut
Qui a porté dans son ventre
Cet enfant du diable.
Et dans le cœur du roi Gradlon
Il n’y a que colère, humiliation et souffrance;
Sa fille bien-aimée et l’idiot aux cheveux rouges!
Alors une nuit
Il ordonne qu’on s’empare d’eux
Qu’on les jette dans le ventre noir fermé d’une barque
Qu’on lance cette barque sur la mer
De l’autre coté de la digue de Pierre.
La nuit
la mer s’ouvre en deux. La nuit
On entend gémir dans les âmes des marins noyés pendant les tempêtes.
La nuit
on aperçoit sur la crête des vagues
Les sirènes qui peignent leurs longs cheveux, la nuit
On voit passer les longues barques des morts
Et la voile noire
du bateau de Bran.
La nuit la mer se retourne comme la peau luisante d’un serpent noir
Et c’est dans cette nuit
Sur cette mer
Dans le ventre noir fermé de la barque
Qu’ils sont emportés pour un voyage sans fin et sans retour.
Le passage est sans fin.
Et quand,
Enfin,
La barque touche une terre
Dans le ventre noir fermé
Le Rouge lève la main et il dit:
“Par la force de mon poisson—”
et on voit la barque s’ouvrir en deux comme une coque de noix,
et le Rouge, Dahut et l’enfant
en sortir comme ils étaient entrés.
Alors le Rouge lève une deuxième fois la main, et dit:
“Par la force de mon poisson”
et on voit sortir de terre un palais d’or et d’argent
plus beau que le palais du roi Gradlon dans la ville d’Ys.
Alors le Rouge lève une troisième fois la main et dit:
“Par la force de mon poisson,
qu’un pont
rejoigne mon palais à celui du roi Gradlon, dans la ville” et on voit
s’élever dans l’air
un pont en cristal si fin
qu’on pouvait l’apercevoir seulement aux derniers rayons du soleil couchant.
Et ce matin-là
Quand le roi Gradlon monte sur la plus haute terrasse de son palais
--comme il fait tous les jours depuis que sa fille a été avalée par la mer et par la nuit—
il aperçoit l’île,
le pont,
et il envoie quelques hommes
pour voir ce qui se passé.
Mais le soir
Un seul revient pour raconter ce qu’il a vu.
Alors,
Il fait venir Fragan, son cousin, le père de Gwénolé,
Et il l’envoie avec le meilleur de ses guerriers Bretons, mais le soir
Fragan revient seul pour raconter ce qu’il a vu.
Alors le troisième matin
C’est le roi Gradlon lui-même qui s’avance seul et sans armes.
Tous les habitants de la ville sont montés sur les ramparts pour le regarder. On dirait
Qu’il marche entre le ciel et la mer.
Et quand il est au milieu du pont
Il voit venir vers lui un homme.
Il le reconnaît aussitôt:
Il a les cheveux rouges comme le soleil quand il se couche.
C’est le père de l’enfant
L’amant de la princesse
L’Idiot aux cheveux rouges.
Mais l’Idiot a bien change. Il est
Le frère des poisons, il est
Le maître du palais et du pont. Il est devenu le Prince rouge. Et quand ils sont face à face
Au milieu du pont
Ils s’empoignent à mains nus, comme font les gens de ce pays,
Et ils ont lutté toute la journée.
C’est seulement
Au moment où le soleil se couchait à l’horizon
Que le Rouge
A réussi
A faire basculer le roi Gradlon sur la hanche
Il l’a jeté à terre, les deux épaules contre le pont:
Le roi est vaincu.
La ville d’Ys appartient à l’Idiot aux cheveux rouges
Mais le Rouge en se relevant a souri.
“Tu peux garder ta ville, roi Gradlon. Depuis que j’ai arraché l’arbre qui la protégeait,
A la prochaine marée d’équinoxe
La fureur de la mer va monter et l’engloutir.”
Et le Rouge a fait demi-tour sur le pont.
Il a disparu à l’autre bout
Et personne ne l’a jamais revu.
Personne.
A moins…
Que ce ne soit lui.
Qu’on ait vu un soir.
Quand Dahut donnait une grande fête dans son palais,
Comme elle le faisait toutes les nuits
Depuis qu’elle était seule.
Du lever au coucher du soleil
Ce n’était
Que rire et chant et musique et danse.
Les gens disaient
Que tous les soirs elle prenait un amant
Et que tous les matins elle le faisait tuer et jeter au fond d’un gouffre.
Et cette nuit-là
C’était
La grande marée d’équinoxe
Et la mer était blanche jusqu’à l’horizon,
Et le vent hurlait sa fureur sur la ville.
Soudain,
au milieu de la tempête,
la porte du palais s’est ouverte en deux et en haut des marches on a vu
un homme tout habillé de rouge.
Les uns ont dit que c’était le Prince rouge qui était revenu dans son palais et les autres
que c’était le Diable lui-même.
Mais une chose est sure:
C’est que tous se sont écartés pour le laisser passer.
Et quand ils ont été face à face
Dahut l’a pris par la main
et ils ont dansé toute la nuit
Tous les deux
Et quand le jour s’est levé,
on les a vus sortir du palais
traverser les rues et les places de la ville déserte—
Le vent
N’arrêtait pas de hurler sa fureur par les ruelles—
Et la ville entière tremblait sous les coups de boutoir de la mer.
Mais c’est Dahut seule
Qui est entrée dans le palais de son père,
Elle seule
Qui est entrée dans la chambre.
Et quand elle a été près du lit où le roi dormait
Elle a tiré le poignard qu’elle avait toujours à la ceinture et d’un geste vif elle a tranché
Le fil d’argent qui retenait la clef
qui fermait la porte
qui protégeait la ville.
Puis elle a embrassé son père sur le front, doucement,
Et elle est sortie.
On l’a vue traverser les rues et les places de la ville
--Le vent n’arrêtait pas de hurler et la mer était blanche jusqu’à l’horizon,
La ville entière tremblait
derrière sa muraille de pierre—
Et quand elle a été en haut de la digue,
elle est descendue les sept marches qui menaient jusqu’à la porte
et pour la première fois depuis que la ville était construite
Quelqu’un a osé mettre la clef dans la serrure. Elle a tourné
Une fois,
et la porte a gémi; elle a tourné
Deux fois,
et la porte a tremble; elle a tourné
Trois fois,
et d’un coup
la porte s’est ouverte à deux battants sous la fureur de la mer
Longtemps…
Si longtemps…
Trop longtemps courbée.
Et toute la fureur des eaux est entrée dans la ville emportant tout sur son passage.
C’est Gwénolé qui est allé prévenir le roi Gradlon:
“Il faut fuir! Ta ville est perdue!”
Et le roi Gradlon sur son cheval
Par les rues et les places cherche sa fille
Sa fille bien-aimée
Et quand il la trouve
elle est en haut des marches sur la muraille de pierre
Immobile—
Elle regarde entrer la mer dans la ville
et elle sourit.
Il l’a emportée en croupe derrière lui
Et alors seulement
Il a fui, loin de la ville.
Gwénolé galope à ses cotés
et quand Gwénolé se retourne
Derrière eux il voit la mer—on dirait qu’elle est lancée à leur poursuite
Il crie:
“Roi Gradlon! Rejette le demon qui est derrière toi, sinon nous sommes perdus!”
Mais le roi Gradlon n’entend rien. Il galope
et derrière lui il y a sa fille
Sa fille qui n’a jamais connu d’autre homme que lui.
Alors Gwénolé lève sa crosse d’évêque et d’un seul coup
Il en frappe Dahut qui tombe dans la mer sans pousser un cri
Et quand elle a été
Avalée par la mer—
La mer s’est arrêté de monter.
Et quand le roi Gradlon et Gwénolé se sont retournés
Là où il y avait autrefois la ville la plus riche et la plus puissante de tout le pays,
Il n’y a plus que l’étendue infinie de la mer grise verte et bleue.
On dit que Gwénolé s’en est allé dans l’abbaye de Landévennec
Et qu’il a continue à courir le pays
en parlant du Dieu nouveau venu pour acheter les péchés de l’humanité.
Gradlon, lui,
Il avait tout perdu: sa ville,
Et sa fille bien-aimée.
On dit qu’à quelque temps de là il est mort dans la forêt entre Gwénolé et le dernier
druide de Bretagne.
Et quant à Dahut—
Les pêcheurs disent qu’elle est devenue une sirène et qu’on l’aperçoit certains soirs sur les rochers qui peigne ses longs cheveux
Et chaque goutte d’eau qui tombe est comme une perle d’or.
Et les pêcheurs ajoutent
Que certains nuits on entend sonner les cloches de la ville engloutie au fond de la mer,
Que certains nuits
on peut pénétrer dans la ville, et qu’il suffirait
De prononcer une seule parole humaine, une seule,
Et la ville d’Ys ressortirait de la mer telle qu’elle était le jour où elle était engloutie.
Voilà ce que disent les pêcheurs.
Mais le vieux—
Qui peut regarder derrière lui sans même tourner la tête—
Le vieux raconte
Qu’une fois,
Au premier jour de novembre, le mois noir,
Là où les portes des mondes s’ouvrent,
On verra dans le ciel apparaître un vaisseau:
La mer s’ouvrira en deux
et le vaisseau se posera sur la grande place de la ville d’Ys.
La porte s’ouvrira
Et un homme apparaîtra: il aura
les yeux bleus comme la mer et les cheveux
Rouges comme la couleur du soleil quand il se couche.
C’est le fils de Dahut et du Prince rouge.
Il lèvera la main, et il prononcera
Une parole,
Une seule.
Alors,
On entendra
résonner les tambours de peau et mugir les cornes de mer
Alors une clameur montera dans la ville
Alors la ville ressortira des profondeurs là où elle était engloutie—
Et sur la grande place, dans l’instant,
L’homme s’avancera
et il dansera
La danse de l’homme libre.
La roue du temps aura tourné
Saint-Gwénolé s’en ira à son tour…
C’est comme ça.