LA LÉGENDE DE LA VILLE D'YS (I)

contée par Alain le Goff; transcription par Matthieu Boyd
 

Ker Ys

[1]Il y a en Bretagne un homme très vieux

qui ne porte sur le visage

aucune démarque de son âge.

Et quand on lui demande

quel est le secret de sa jeunesse éternelle

il se contente de sourire.

On raconte des choses étranges sur cet homme.

On dit

Qu'il est capable de regarder derrière lui

Sans même avoir besoin de tourner la tête.

On dit encore

Que tous les oiseaux de passage

Les fous de Bassan et les pétrels de tempête

Quand ils s'en viennent des mers du Nord vers les mers du Sud

Ils s'arrêtent tous sur le rebord de sa fenêtre pour lui raconter ce qu'ils ont vu pendant leur voyage.

Et on ajoute enfin

Qu'il sait tout ce qu'il y a sans fond du temps

Où se mélange 

Tout ce qui a été

Tout ce qui est

Tout ce qui sera.

Ne me demandez pas où il habite--

C'est tout au bout, là-bas, sur la dernière grève

Dans une toute petite maison.[/1] [2]Et par la fenêtre

On aperçoit la mer, l'étendue infinie de la mer grise verte et bleue

Et là 

Où il y a la mer maintenant

Il y avait autrefois

Une ville.

Une ville riche et puissante--

La ville la plus riche et la pluis puissante de tout le pays.

Elle avait été bâtie en dessous du niveau de la mer

Et pour la protéger de la fureur des eaux

Les gens de ce temps-là

Avaient érigé une muraille de pierre fermée d'une porte de bois et de fer.

Cette ville

C'était Ker-Ys, la ville basse.

Et le roi de la ville portait toujours autour du cou

La clé qui fermait cette porte. [/2]

[3]Ce roi

C'était Gradlon

Gradlon le Grand

Gradlon-Meur

Et quand il était enfant

On l'avait trouvé abandonné au milieu des fougères

Et les gens avaient dit:

«C'est un signe du destin.

Cet enfant aura un avenir remarquable.»Et c'est vrai.

Il avait succédé à Conan Meriadec lui-même

le légendaire roi des Bretons venu de l'autre côté de la mer

Avec ses bateaux au ventre rond et aux voiles de cuir,

Poussé par le vent du Nord.Et avec lui

Il y avait des guerriers bretons,

Des hommes farouches et aguerris dans les combats.

Et avec eux

Il y avait Ronan

Et Corentin

Ceux qu'on appellera plus tard

Saint Ronan

Saint Corentin

--Les hommes du Dieu qui marche sur l'eau--

--Les hommes du Dieu mort sur la Croix pour acheter les péchés de l'humanité--

Et partout où ils passaient

Aux carrefours des routes

En haut des collines

Aux creux des fontaines

Partout

Ils plantaient des croix et ils parlaient

Du Dieu d'amour qui est venu.

Mais leur maître à tous c'est Gradlon

Gradlon le Grand

Gradlon-Meur.[/3]

La fée du Nord

Partout dans la ville d'Ys

On racontait les exploits du roi Gradlon.

On disait 

Qu'il s'en était allé un jour vers le Nord

Avec le meilleur de sa flotte bretonne

Et qu'il avait navigué longtemps sur l'étendue infinie de la mer grise verte et bleue

Si longtemps

Qu'il était parvenu dans le pays du froid et des longues nuits.Et là,

Au fond d'un bras de mer, entre deux hautes falaises,

Ils avaient aperçu un palais d'or et d'argent

Un palais de cristal et de lumière

Un palais si beau

Que les guerriers bretons,

Ces pillards farouches au sang vif

En étaient restés muets de stupeur et d'émerveillement.Et c'est en silence

Qu'ils avaient débarqué sur la grève.

C'est en silence qu'ils se sont 

Approchés du château

Et seuls quelques audacieux avaient essayé de pénétrer à l'intérieur.

Mais c'était le palais de Malgven, la fée du Nord

Et on n'entre pas dans le palais d'une fée comme on prend une ville.

Et des jours, et des semaines

Ils étaient restés sur la grève

Sans pouvoir rentrer à l'intérieur du palais.Aussi,

Quand ils avaient senti les premiers signes des rigueurs de l'hiver,

Les guerriers bretons étaient remontés dans leurs bateaux et ils avaient bientôt disparu à l'horizon

Laissant derrière eux 

Le roi Gradlon,

Parce que Gradlon le Grand ne recule jamais.

[4]Et un soir, 

Qu'il était tout seul

Dans son camp

Devant son feu

Il avait vu s'avancer vers lui une ombre enveloppée d'un manteau de laine noire.

Elle s'était arrêtée à quelques pas

Et quand la capuche s'était soulevée

Il avait aperçu une jeune femme d'une beauté si absolue

Qu'il avait senti son cœur d'un coup saisi d'effroi 

Et qu'il avait vu dans l'instant

Qu'il ne pourrait jamais plus vivre sans cette femme.

Elle avait de grands yeux clairs comme le ciel entre les nuages

Et de longs cheveux qui lui descendaient sur le dos ; c'était

Malgven

La fée du Nord.[/4]

Et sans un mot

La fée l'avait pris par la main

Elle l'avait fait pénétrer à l'intérieur du palais

Par un passage qu'elle seule connaissait.

Ils avaient traversé des salles

Monté des escaliers

Longé des couloirs déserts--

Ils s'étaient arrêtés devant une chambre,

La fée avait ouvert la porte

Le roi était entré

La porte s'était refermée dans son dos et comme

Ses yeux étaient habitués à l'obscurité,

Il avait aperçu dans un coin

Un homme qui dormait--

un être hideux et monstrueux.C'était 

Le mari de Malgven.Et au moment où l'homme se dressait, le roi

Avait tiré son épée et d'un seul coup il lui avait tranché la tête, 

qui avait roulé dans un angle de la pièce

Et dehors

La fée attendait.Et quand la porte s'était ouverte,

Et qu'elle avait vu le roi Gradlon sortir vivant

Elle avait souri

Elle lui avait tendu la main

Et elle l'avait mené tout en haut de la plus haute tour du château et là

[5]Il y avait un cheval qui les attendait.Il était

Plus blanc que l'aube quand elle se lève ; il avait

La crinière et la queue noires.

On disait 

qu'il galopait plus vite que le vent à la surface de la terre ;

on disait même qu'il était capable de courir sur la crête des vagues.

C'etait Morvarc'h, le cheval de la mer.

Et quand ils avaient été sur le dos du cheval,

Le cheval s'était élancé du haut de la terrasse, et quand ses sabots avaient touché la mer

Il était parti au galop.Et derrière la fée Malgven, la tenant par la taille,

Le roi Gradlon riait.[/5]

Ils ont galopé longtemps dans l'écume de la mer

Si longtemps qu'ils ont fini par apercevoir les voiles des bateaux bretons qui s'en retournaient vers 

la ville d'Ys

Poussés par le vent du nord.Et bientôt

Les sabots du cheval se sont posés sur le pont du bateau de Gradlon.

[6]Et à cet instant

Le vent

Qui poussait les bateaux vers la terre de Bretagne

S'est arrêté d'un coup de souffler, et on a vu

Les voiles qui se mettaient à pendre

Immobiles le long des mâts.

Et les bateaux ont commencé à dériver sur la mer,

Sur l'étendue infinie de la mer grise verte et bleue,

Mais le roi Gradlon et la fée Malgven ne s'en souciaient guère

Parce qu'ils s'aimaient.

Ils se sont aimés des jours et des nuits

De silence et d'oubli, de rire et de folie

Des jours et des nuits sans cesse, l'un à l'autre

L'un pour l'autre

L'un dans l'autre...

Et chaque instant 

Etait aussi long qu'un éternité

Et aussi fugitif qu'une ombre qui court dans les herbes.

Ils se sont aimés des jours et des nuits

Dans le ventre des bateaux immobiles sur la mer

Mais le roi Gradlon et la fée ne s'en souciaient guère.[/6]

Et de leurs amours une nuit 

Est née une petite fille

Et jamais Gradlon n'avait vu pareille merveille, jamais.

Mais quand le jour s'est levé

La fée

Sans un mot sans un regard

Est montée sur le pont du bateau et là

Le cheval Morvarc'h l'attendait.Elle a sauté sur son dos,

Le cheval s'est élancé sur la mer et elle a disparu à l'horizon,

Laissant le malheureux roi Gradlon seul et désespéré

Avec sa fille.

Et ce matin-là aussi

Le vent à nouveau s'est mis à souffler sur la mer

Et bientôt

Les bateaux ont bondi sur la crête des vagues, poussés par le vent du nord et bienôt

Ils on aperçu les murailles de la ville d'Ys

Et jamais Gradlon n'avait vu pareille merveille jamais

Mais quand le jour s'est levé

La fée

Sans un mot sans un regard

Est montée sur le pont du bateau et là

Le cheval Morvarc'h l'attendait.Elle a sauté sur son dos,

Le cheval s'est élancé sur la mer et elle a disparu à l'horizon,

Laissant le malheureux roi Gradlon seul et désespéré

Avec sa fille.

Et ce matin-là aussi

Le vent à nouveau s'est mis à souffler sur la mer

Et bientôt

Les bateaux ont bondi sur la crête des vagues, poussés par le vent du nord et bientôt

Ils ont aperçu les murailles de la ville d'Ys

Et bientôt 

Ils sont entré dans le port,

Et tout le peuple était là pour les acceuillir :

«Il est de retour, Gradlon le Grand, le prince qui nous protège--»

Mais Gradlon n'entend rien.

[7]Il marche, seul, silencieux, désespéré.

Et sur son épaule, dans son bouclier, il porte le plus fabuleux trésor qu'il n'ait jamais ramené d'une 

expédition lointaine:

c'était

Sa fille

Sa fille bien-aimée.

Et c'est dans son palais qu'il l'a emportée.C'est dans son palais

Qu'il l'a élevée lui-même, à chaque instant présent.

C'est dans son palais qu'elle a grandi.

Elle avait

Les yeux clairs comme le ciel entre les nuages

De longs cheveux qui lui descendaient sur le dos

Et elle ressemblait tellement à sa mère, la fée Malgven

Que certains soirs

Le malheureux roi Gradlon ne savait plus si c'était

Son épouse ou sa fille.

Cette fille, 

Il l'avait appelée

Dahut, la bonne sorcière.[/7]

(À continuer...)

 

Questions (I)

Ker Ys / La fée du Nord

1.Soulignez et relevez les descriptions ou références à la mer.C'est un conte Breton: pourquoi pensez-vous que la mer joue un rôle aussi central?Quelles idées associez-vous avec la mer ou l'océan?Quelles histoires connaissez-vous qui font intervenir la mer?

Relevez la première fois que la mer est évoquée dans l'histoire.

2.Regardez les premiers vers de l'histoire ([1]...[/1]).L'auteur introduit le conte avec la description d'un vieil homme.Analysez cette description, et expliquez quel effet ce début a sur le lecteur.

Comment est-ce que l'auteur introduit Ys pour la première fois? 

4.Choississez l'un des passages suivants à discuter avec vos camarades:

(a) [2]...[/2]: La description de la ville d'Ys

(b) [3]...[/3]: La présentation de Gradlon

(c) [4]...[/4]: la présentation de la fée Malgven

(d) [5]...[/5]: la description du cheval merveilleux

5.Étudiez en quoi l'amour de Gradlon et la fée est éternel; que fait le vent pendant ce temps? En quoi est-ce important? ([6]...[/6])

Quand est-ce que le vent se remet à souffler?Selon vous, que signifie ce changement?

6.[7]...[/7]: Qui est Dahut?Est-ce qu'elle est humaine?Dans deux ou trois phrases, imaginez la suite de l'histoire.